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BiblioLes secrets de Jeanne - Ressources

Chanter Jeanne? Au risque de l'Histoire…

Article proposé par DaSi

Jeanne ? De quelle Jeanne est-il question ici? De la Jeanne du Moyen-âge dont on ne connait, au mieux, que ce qu’en disent catéchismes et livres d’histoire? Celle des petits moutons, des voix, de l’étendard, du Sacre du Roi de France, du bûcher…? Celle d’une histoire « merveilleuse » en somme? En tous cas celle, ignorée durant de nombreux siècles et que certains tentent de mieux cerner en interrogeant inlassablement, obstinément, les faits comme se doit de le faire tout bon historien? Ou bien la Jeanne « inventée » à partir du XIXe siècle? Inventée au sens de « créée », de (re)découverte, un peu aussi comme on parle de l’invention d’un trésor dès lors qu’il est retrouvé, exhumé. Ou encore « inventée » comme le sont bien des histoires imaginées sans que soit respectée la véracité, la réalité. Fantasmée pourrait-on avancer…

 

Le personnage de Jeanne est remarquable en ceci qu'il est l'objet de passions. Passions d'autant plus vives que Jeanne a été superbement ignorée durant de nombreux siècles ; et qu'en quelque sorte, chacun a tenté de rattraper le temps perdu... Ce qui explique peut-être la floraison d'œuvres qui lui sont consacrées.

Lorsqu’au XIXe siècle on « réapprend » Jeanne, c’est pour l’accaparer et servir des fins aussi nombreuses et variées que les événements auxquels on la mêle, encore aujourd’hui.

Le "Père Dupanloup"

On doit juste citer, parce qu’il en est l’initiateur, le « Père » Dupanloup. Nommé évêque d’Orléans en 1849, il œuvre notamment pour la reconnaissance des mérites religieux de Jeanne d’Arc, qui sera canonisée en 1920, quarante-deux ans après la disparition du vrai initiateur de ses procès en béatification puis en canonisation. Dupanloup lui consacra deux panégyriques, l’un en 1855 puis un second en 1869, au cours desquels il appela solennellement à sa canonisation. Son dessein est une sorte de « reconquête » des « valeurs » du christianisme. On a davantage parlé de « ralliement », dans un souci de ne valoriser que les « intérêts de Dieu » dans le cadre d’une mission évangélisatrice opposée à toute tentation de démocratie (et, en l’occurrence, de la gauche républicaine et voltairienne). « Il fallait bien rallier les fidèles derrière un étendard de la foi » écrit à ce propos Roger COLET dans son opuscule Jehanne Pucelle d’Orléans.

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Cela dit, visitons quelques-uns des titres de ce répertoire foisonnant :

  • Henri BÜSSER est un compositeur de la première moitié du XXe siècle. Citons de lui cette antienne « Johanna, sponsa Christi » ou cette autre, « Haec est Johanna », clairement dédiées au souvenir de Jeanne.
    Sa Messe de Domrémy, à la gloire de Sainte Jeanne d’Arc (ou, autre titre, « à la Mémoire de Jeanne d’Arc ») date de 1949. À part le titre et certains passages plus martiaux (présence de cuivres et de l’orgue), qu’est-ce qui est vraiment typique de l’héroïne ? Il est vrai qu’à cette époque, on revisitait le thème johannique afin d’appeler Jeanne à combattre un nouvel ennemi, les Droits de l’Homme, au prétexte qu’il n’y a de droits que les Droits de Dieu …

  • Joseph-Guy ROPARTZ est né dans la seconde moitié du XIXe siècle. Directeur du Conservatoire de Nancy en 1894, il fut à Strasbourg dès 1919 afin d’effacer la germanisation de l’Alsace après la Victoire. De lui, entre autres, une antienne à sainte Jeanne d’Arc. Ou bien un « Rondel pour Jeanne ». Ou encore un cantique à sainte Jeanne d’Arc dans lequel il multiplie les références à un aspect de Jeanne très proche de la divinité, se rapprochant ainsi de ceux qui veulent voir en Jeanne la version féminine du Christ, ou, pour le moins, une égale de la Vierge Marie. Œuvre postérieure à la canonisation, mais d’une époque où les plaies de la Guerre sont encore béantes, elle est à la fois un « portrait » d’une Jeanne très ancrée dans le religieux et celle que l’on doit remercier de son intercession durant la Première Guerre Mondiale. Appel à l’union du pays (nous ne sommes pas loin du « Bloc national » de 1919). C’est une Jeanne héritière des « grands ancêtres », « nos rois, nos soldats et nos prêtres ». La Victoire est due à Jeanne dont le « bras vainqueur » a été guidé par Dieu. Et, last but not least,

    « Ah ! Ne nous laisse pas déflorer notre histoire
    Que la France à jamais de Dieu garde la loi …
    Triomphe au Christ ! »


    Le tout dans un élan patriotique fortement marqué de chauvinisme.
    Cantique ? Cet hymne chanté à la louange d’une divinité, ou d’action de grâce est davantage un « cantique populaire », religieux mais non liturgique, propre à enthousiasmer les fidèles. Une remarque au passage : Jeanne a une avance certaine dans son rôle de figure de proue des armées face à l’ennemi. Claire Ferchaud a eu moins de chance. Venue plus tardivement sur la scène des égéries de la guerre (elle est contemporaine de la Première Guerre), sa proposition d’opposer à l’ennemi le drapeau français frappé du Sacré Cœur de Jésus n’a pas eu l’écho qu’elle en escomptait … Jeanne avait un avantage certain, c’est qu’en plus de tout l’actif environnement entourant les étapes de sa canonisation, elle permettait – mais à quel prix ? - la réconciliation de la République et de l’Église après l’épisode de la Séparation des Églises et de l’État.

  • Fernand De La TOMBELLE (XIX° - XX° siècles)
    Son « ode à Jeanne d'Arc » (paroles de Paul Héraud), date de la Belle époque où prédominait l'esprit de vengeance contre le vainqueur d'hier. Temps de dépit autant que de jalousie, le tout teinté de colère, du sentiment d’incapacité, face et à l’égard de l’étranger venu, en 1871, « casser » la belle image d’un pays constatant, éploré, sa fragilité. Inutile d'aller chercher plus loin l'appel à Dieu pour qu'il « délivre la France entière ». Allusion claire aux « provinces perdues », celles figurant en noir ou en violet sur les cartes murales de nos écoles. Nous ne connaissons en réalité plus grand chose de l'atmosphère de ce temps qui peut nous apparaître, un siècle plus tard, comme teintée de fanatisme outrancier.

  • Charles GOUNOD (XIX° siècle)
    Le compositeur a écrit un drame : Jeanne d’Arc (livret Jules BARBIER). Gounod et le librettiste du drame musical « Jeanne d'Arc » n'échappent pas à l'histoire, eux non plus. On sait que la première représentation de ce « drame » a eu lieu en 1873 (à la Gaité, cela ne s’invente pas !), au lendemain d'une guerre malheureuse contre la Prusse. Les élans verbaux, avec leurs excès, ne sont que le reflet de l'époque et devaient résonner fortement dans les esprits du temps. Ils ne peuvent que nous paraître déplacés aujourd'hui. Et ils le sont. Le final de l’acte II, par exemple, dit et redit que « Dieu le veut » (Version locale du ‘Got mit uns’ ?). Mais, plus encore, à la mesure 37 de cet acte, un appel à la « haine de l’étranger ! » fait froid dans le dos, même si ce genre de vocifération est devenu d’une telle banalité que peu lui opposent le verset 35 du 25e chapitre de l’Évangile selon Saint Matthieu … Et l’appel à la haine est dit, redit, avant de l’accumulation de moqueries à l’égard de cet ennemi (allusion aux cornes que les soldats anglais vont devoir porter car, c’est bien connu, durant leur absence du foyer …), ou encore de le considérer comme un « gibier » (ce qui lui fait perdre sa qualité d’être humain et permet d’en faire façon puisqu’il n’en a même plus l’apparence …).
    Il faut dire, au risque d’encourir le reproche de ne pas être complet, que le neveu de Gounod, héritier de l’œuvre du maître, ne semble pas très fier de cette œuvre qui ne figure pas dans son catalogue d’héritier.
    Avec une Messe à Jeanne d’Arc, pour chœur, cuivres et orgue, Gounod semble adopter un autre genre de musique, plus liturgique celle-là et bien dans l’inspiration du temps …

  • Louis GANNE (XIX° - XX° siècles)
    Marche lorraine (paroles d’Octave PRADELS et Jules JOUY). En 4 mn 50 s, tout est dit. Jeanne, déclarée Patronne de la France en 1922, a déjà sa Fête nationale (le 8 mai, anniversaire de la délivrance d’Orléans). Tout est clair, écrit Roger COLET : « Tout iconoclaste qui se permet de toucher à "Jeanne la Lorraine" est un extrémiste de gauche, un dangereux anarchiste dénué de tout sens moral, attaché furieusement à la destruction de notre civilisation chrétienne et de ses "VALEURS"».
    Ce chant patriotique, créé par Marius Richard à l’Eldorado, met en scène une « Jeanne immortelle / Du pays de Moselle », oubliant la Meuse « natale », mais bien dans l’air du temps, une fois de plus. COLET toujours, rapporte les propos de Léon Bloy, celui qui disait de lui-même qu’il avait la volonté « de se rendre insupportable » : « La Lorraine de Jeanne d’Arc sous les pieds de ces brutes … entendrait-elle aujourd’hui des voix pour débarrasser les Allemands de notre République sans Dieu ? ». Bon, il est vrai que l’on est juste après la loi de Séparation et que les passions sont exacerbées. Et Jeanne est ainsi appelée à entrer dans ces conflits du début du XXe siècle, même en se réclamant, ce qui est cocasse, des victoire de la Révolution française « Aux jours de Fleurus, de Valmy / L’ennemi a frémi … ». Une Jeanne vite confondue avec Louise de Lorraine-Vaudémont, héroïne de la chanson « En passant par la Lorraine », province assimilée depuis à un pays où l’on se déplace en sabot : « Jeanne la Lorraine, ses petits pieds dans ses sabots ». Bah, à chauvinisme assumé, citons encore ce qui fait, de nos jours, frémir ceux que ne rebute pas « la musique qui marche au pas » :

    « Ange Saint de la patrie
    C’est nous qui gardons l’accès
    Du sol français »


    (ce « nous » devant se comprendre comme « nous, les Lorrains ») …

D’autres « Jeanne » se retrouvent dans la production musicale. Survolons-en quelques-unes.

  • Giuseppe Verdi a écrit Giovanna d’Arco, un opéra en un prologue et cinq actes, sur un livret de Temistocle Solera. Opéra créé le 15 février 1845 au Teatro alla Scala de Milan. Il s’agit d’une version originale de l’histoire de Jeanne d’Arc, qui croise Charles VII sur le lieu où elle eut ses visions. Curieuse fin aussi, à la bataille… Jeanne, mortellement blessée, se relève, miraculeusement, à l’écoute des voix qui l’ont guidée.

  • Piotr Illitch Tchaïkovski a produit la Pucelle d’Orléans, un opéra en quatre actes et six scènes. Le livret est du compositeur. Créé le 13 février 1881 au Théâtre Marinski de Saint-Pétersbourg, cet opéra se veut un peu plus proche de la réalité, mais toujours très romancé : le père de Jeanne est prêt à vendre sa fille, le roi est un être pâle et peureux, et bien sûr il faut un amoureux transi, Lionel – personnage purement inventé.

  • André Jolivet : la Vérité de Jeanne, un oratorio pour solistes, chœur et orchestre.

En France, c’est à noter, le sujet est plus prétexte à des messes, hommages …

Avec une exception : le Triomphe de Jeanne, drame lyrique en trois actes d’Henri Tomasi, livret du compositeur et de Philippe Soupault, créé à Rouen le 23 juin 1956. Mais le personnage principal est absent, puisqu’il s’agit d’une mise en musique du troisième procès en réhabilitation.

Citons encore Ernest Chausson : Jeanne d’Arc, pour voix de femmes, chœur et orchestre. Cette œuvre date de 1880, elle illustre le fait que le XIXe siècle aura été quelque peu prolifique en la matière, et encore, en des versions revues et romancées.

Et l'énumération pourrait se poursuivre.

Jeanne, tantôt accaparée par les uns, tantôt par les autres, est « utilisée » à des fins qui peuvent sembler trop marquées des passions aveugles et divergentes et même très éloignées des sources mêmes du Christianisme dont pourtant elles se réclament ! L'éclairage historique nous aide à y voir plus clair et c’est bien là l’essentiel. Peut-on toutefois rester étrangers aux passions qui tiennent Jeanne en otage ?

Au total, des types de chants propres à honorer une divinité, au moins en apparence. Ce sont des cantiques, des hymnes, des antiennes … Ou encore des odes (poème lyrique dont la forme poétique, d’origine antique, se compose de plusieurs strophes). Au départ, l’ode était destinée à être chantée, parfois pour célébrer une personne. C’est le cas ici.

Quel usage a-t-il été fait de ces diverses œuvres, pour une grande part tombées dans l’oubli aujourd’hui ? Musique « religieuse », davantage populaire, plus que liturgique, voici ce que l’on peut rencontrer comme « genres ». Les « messes » peuvent s’inscrire dans le graduel. La plupart des chants sont plutôt « de circonstance » et favorisent la piété des fidèles. C’est le dessein de ceux qui ont cherché – et réussi, au moins en partie – en sortant de l’oubli celle que les siècles y avaient abandonnée.

Tout ceci se traduit par le vocabulaire et les thèmes abordés : le vocabulaire s’inscrit dans le registre religieux, de type émotionnel, saint-sulpicien [à cet égard, « À l’étendard » qui voudrait voir revivre l’époque de l’alliance du sabre et du goupillon est symptomatique]
Ce vocabulaire traduit une sensibilité de l’époque de l’émergence de ces œuvres dont le point nodal est la défaite de 1870 – 1871 puis de la 1° guerre mondiale à propos de laquelle a pu s’exprimer toute la rage contenue depuis la défaite précédente.

Après la guerre, la canonisation le 16 mai 1920 et les positions intransigeants des uns et des autres laissent libre cours à l’exultation la plus compréhensible mais virant vite à la détestation de l’ « autre », celui qui ne partage pas les mêmes « valeurs ». Ainsi, « on ne touche pas à cette histoire de Jeanne ». C’est, écrit encore Roger COLET, la sainte désormais INTOUCHABLE : nul ne saurait mettre en doute, sous peine de SACRILÈGE, une vérité qui est à présent comme un dogme de l’ÉGLISE DE ROME, laquelle ne peut plus se déjuger.

Au total, beaucoup de passion proche souvent de l’obscurantisme qui s’oppose à l’esprit critique et curieux. On serait en droit de poser la question de la motivation des auteurs concernés au regard de l’identité nationale, de l’histoire comme ciment de cette identité … À moins qu’il ne s’agisse, parfois, de se conformer à la mode.

Mais cela nous éloigne un peu de l’objet de cet écrit : chanter Jeanne a un autre intérêt que celui des paroles et de l’émergence de ces œuvres, c’est la qualité de la musique … Et c’est un tout autre domaine !

Chanter Jeanne ne peut se comprendre qu’en replaçant les œuvres dans le contexte historique qui les a vu naître (c’est vrai pour toutes les œuvres, mais plus encore ici, du fait du personnage de Jeanne et du côté émotionnel de ces évocations…)

Au total, des chants nostalgiques, ou revanchards, appelant à une restauration des « beaux jours » du Christianisme dont Jeanne serait le porte flambeau, le thuriféraire. Beaucoup de passion, certes, mais aux accents sinon d’un obscurantisme, du moins d’une attitude de retour à des valeurs du passé, faisant fi, à l’image du Concile de Vatican 1, du modernisme que les Papes de l’époque ont combattu avec constance. De l’élan, oui, mais à caractère martial, bien loin des chants d’espoir venus d’une autre culture, celle des pavés et non des réserves de bannières … À cet égard, le cantique populaire « À l’étendard » est à lui seul un condensé de « l’alliance de notre épée avec la Croix ». Mais, nostalgie, c’est le chant le plus réclamé lorsqu’est annoncé un concert « Jeanne d’Arc » !

À ton aspect que la France reprenne
Sa vieille foi, sa vieille ardeur,
En t'acclamant, que son peuple devienne
Plus fort, plus croyant et meilleur !

Tout est dit … Hélas !

Ecouter "A l'étendard" par la chorale inter-scouts de paris