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Château de ChinonLes secrets de Jeanne - De Chinon à Rouen

L'Epée de Fierbois

L'épée de Jeanne a toujours interpelé, du moins celle dite  de Fierbois...

Un bref résumé de la légende johannique s'impose !

Jeanne demande à Robert de Baudricourt de lui donner une escorte afin de la conduire à Chinon pour y rencontrer le dauphin, mandatée en cela par les divers saintes et archange qui lui sont apparus dans le jardin de son père, juste à côté de sa maison natale, vers la droite, à partir de ses treize ans, et à maintes reprises ensuite...
Baudricourt accède à sa demande après moult tergiversations et lui octroie donc plusieurs cavaliers qui vont l'accompagner jusqu'à Chinon, via Fierbois dont elle va visiter la chapelle et y assister à plusieurs offices.
Arrivée peu de temps après à Chinon, le terme de son voyage, elle envoie des clercs quérir cette fameuse épée, dont les "historiens" traditionalistes estiment qu'elle a appartenu à Charles Martel, qui en a fait don à ce lieu de culte, et a été enterrée derrière l'autel après sa fameuse victoire de Poitiers en 732 sur les Arabes.

Charles Martel à la bataille de Poitiers.

Dès sa découverte, la rouille qui recouvrait cette arme légendaire s'est décollée au passage d'un simple coup de chiffon !
Cet objet, qui avait acquis un statut d'épée magique auprès des troupes de Jeanne, finit plus prosaïquement brisée sur le dos d'une des ribaudes qui suivaient l'armée, au grand déplaisir du Roi dit-on !

Jeanne chasse les filles de l'armée...

Voilà pour la Légende Dorée...

Mais qu'en est-il dans la réalité ?

En fait, dès le début, nous sommes forcés de contredire cette belle "histoire" : déjà, ce n'est pas Jeanne qui a l'initiative du départ vers Chinon, mais bien le messager royal Collet de Vienne qui vient la quérir auprès de Baudricourt ! rappelons au passage qu'un "chevaucheur royal" comme l'est ce chevalier est en fait un messager du roi, revêtu d'un tabard aux armes de son souverain, ce qui lui assure une totale impunité lors de ses missions, ne l'oublions pas.

Hormis donner le départ de la mission de la Pucelle, on ne voit d'ailleurs pas trop ce que serait venu faire ce personnage dans un coin aussi reculé que Vaucouleurs...

L'arrivée de Jeanne avec son escorte à Chinon.

Jeanne et son escorte vont donc bien passer par Fierbois, et la Pucelle qui va y rester deux jours  aurait assisté à  plusieurs messes...

Ce qui accessoirement signifie qu'elle ne semble pas très pressée de rejoindre Chinon tout proche, ou bien alors qu'elle demeure en ce lieu pour y chercher quelque chose ! et précisément donc dans la chapelle... dont on a pu remarquer qu'elle y assiste à plusieurs messes, ce qui doit lui prendre un certain temps !
Mais il semble qu'il lui manque certaines informations, et c'est depuis Chinon qu'elle devra envoyer des messagers rechercher la fameuse épée.

L'église Sainte Catherine de Fierbois

Et Jeanne précise elle-même que lors de son passage à Fierbois, elle pense qu'on ne l'aurait pas autorisée à la prendre... Il lui fallait donc un sésame qu'elle ne possédait pas avant son arrivée à Chinon ! on peut donc s'interroger là encore. Qui l'a donc informée au sujet de cette arme ? seraient-ce les graffiti de la tour du Coudray..?

Voici ce que l'on peut lire à ce propos dans les minutes de son procès :

« …Tandis que j'étais à Tours, j'envoyai chercher une épée qui se trouvait dans l'église Sainte-Catherine-de-Fierbois derrière l'autel.
— Comment saviez-vous que cette épée fût là ?
— Cette épée était en terre, toute rouillée et la garde était ornée de cinq croix. Je sus qu'elle se trouvait là par mes voix, et l'homme qui l'alla chercher ne l'avait jamais vue. J'écrivis aux ecclésiastiques dudit lieu qu'ils voulussent bien m'envoyer cette épée, et ils me l’envoyèrent. Elle n'était pas trop enfoncée en terre, derrière l'autel comme il me semble.
Aussitôt après que l'épée eût été trouvée, les ecclésiastiques dudit lieu la frottèrent, et aussitôt la rouille tomba sans difficulté. Ce fut l'armurier de Tours qui l'alla chercher. Les prêtres de Fierbois me firent don d'un fourreau, et les habitants de Tours d'un autre. On fit donc faire deux fourreaux, l'un de velours vermeil, et l'autre de drap d'or. Et moi j'en fis faire un troisième de cuir solide… »

Notons tout d'abord la contradiction dans ce texte : d'abord, il est dit qu'on lui envoie l'épée, et quelques lignes plus loin, que c'est l'armurier de Tours qui viens la chercher... Curieux !
On va donc lui rapporter une épée ornée de cinq signes sur chaque face, dont on ne sait s'ils représentent cinq croix, ou bien cinq fleurs de lys...ou un mélange des deux !
Cela dit, il est assez difficile de distinguer une fleur de lys d'une croix à cette échelle...

Nous évoquons l'origine de cette arme dans un précédent article, et écrivons que celle-ci a été offerte par le connétable Du Guesclin au Duc Louis d'Orléans, et qu'à la mort de ce dernier en 1407, sa veuve l'a léguée à Pierre "Clignet" de Breban qui la fera placer en ex-voto sur sa propre tombe dans la chapelle de Fierbois.

Notons au passage que l'épée est placée en ex-voto, ce qui signifie clairement qu'elle n'est point enterrée !

Ce qui explique la quasi absence de corrosion constatée sur la lame, car son dernier détenteur, Amiral de France, est mort en 1428.

Pierre, dit Clignet, de Bréban, Amiral de France.

Quant à la légende qui fait attribuer la première propriété de l'arme à Charles Martel, il est facile de la contredire.

- D'une part, de l'acier forgé aux environs de 730 n'aurait pas passé près de 700 ans dans le sol sans autre dommage qu'une légère corrosion qui cède au passage d'un chiffon.

- Et d'autre part, argument décisif, la chapelle de Fierbois où Charles Martel l'aurait déposée n'existait point en 732 !

"Pour remercier Dieu de cette victoire décisive sur les Maures, Charles-Martel aurait fait construire en ce lieu sauvage appelé Fierbois (ferus bocus) une petite chapelle, dédicacée à sainte Catherine d'Alexandrie, patronne des soldats. En ex-voto de purification, il y déposa, derrière l'autel, son épée. Cette histoire de dépôt n’apparaît en fait qu’après l’épopée de Jeanne d'Arc..".
 Suzanne Citron, Le mythe national : l’histoire de France en question, Paris : coédition Les Éditions ouvrières/ Édition et documentation internationale, 1991.

En effet, il est bien évident que si Charles Martel doit faire bâtir la chapelle de Fierbois, cela a dû prendre un certain temps... Il n'a donc pu y déposer son épée à la fin de la bataille... Et Suzanne Citron explicite là encore la fabrication du mythe...

 Mais cette histoire perdure, qui va dans le sens d'une héroïne ultra nationaliste : Charles Martel est le héros qui a arrêté l'envahisseur à la fois étranger, et musulman !

Une question demeure :

L'épée était-elle bien visible, ou en partie masquée (par son fourreau ?) lors du passage de la Pucelle ? nous ne saurons conclure entre ces deux hypothèses :

- L'épée est visible, mais Jeanne ne la reconnait pas. (Peut-être même ne la connait-elle pas du tout !)
- Elle est cachée, donc invisible aux yeux de Jeanne, et le fait de l'envoyer quérir quelques jours plus tard confortera la légende de l'héroïne à travers le caractère miraculeux de cette découverte ! mais si ce sont ses "voix" qui ont informé Jeanne, pourquoi ne l'ont-elles pas fait quelques jours auparavant, lors du séjour en cette chapelle ?

On voit à la lumière de ces informations que l'épée a un rôle très symbolique !
Quel  message  transmet-elle ? et surtout, d'où provient-elle ?

Notons d'ailleurs que Charles va donner des armes à Jeanne par brevet d'armoiries du 2 juin 1429. L'épée qui y figure est celle découverte à Fierbois quelques mois auparavant !

Et si cette épée marquée sur la lame de cinq signes (croix ou lys ?) était simplement l'arme  de Godefroid de Bouillon, "premier" croisé à pénétrer dans Jérusalem ?
Celui-ci, pressenti pour devenir le premier monarque des "Lieux Saints" déclina l'offre, expliquant qu'il ne saurait porter une couronne d'or là où Jésus avait porté une couronne d'épines ! Il se contentera du titre d'Avoué du Saint Sépulcre...Ce qui revenait au même !

Il devenait ainsi le souverain de Jérusalem !

Et de ce fait, le vraisemblable initiateur, sinon fondateur, de l'Ordre du Temple... d'autant qu'on le dit  également  descendant de la lignée des Mérovingiens !

Bouillon, localité belge, ne se situe guère loin de Stenay, dans la Meuse, ville qui vit l'assassinat de Dagobert II.

Une remarque que nous font souvent nos lecteurs : que ce soient Godefroid de Bouillon, les fondateurs du Temple, et même Jeanne, tous ont résidé dans le même secteur géographique....

Et ces cinq signes sur sa lame  figuraient donc les cinq plaies du Christ !

De multiples témoignages, notamment celui de Chateaubriand, lors de son séjour à Jérusalem, en 1806, relatent que par le passé, des visiteurs de qualité étaient adoubés "chevaliers du Saint-Sépulcre par le supérieur des Franciscains chargés de la garde des Lieux Saints :
 "On tira du trésor du Saint-Sépulcre les éperons et l'épée de Godefroy de Bouillon. L'officiant me chaussa les éperons, me frappa trois fois avec l'épée .
Mais que l'on songe que j'étais à Jérusalem, dans l'église du calvaire, à douze pas du Tombeau de Jésus-Christ, à trente pas du tombeau de Godefroy de Bouillon ; que je venais de chausser l'éperon du libérateur du Saint-Sépulcre, de toucher cette longue et large épée de fer
 ".
L'ancienneté de cette pratique rituelle que relate Chateaubriand n'est guère contestée.
Ainsi conserve-t-on, dans les collections, des pièces d'armement ancien qui portent gravées postérieurement la croix potencée accompagnée à quatre croisettes, qui permet d'établir que leurs possesseurs avaient accompli le voyage aux Lieux saints.
La Colombière, dans son Vray théâtre d'Honneur et de Chevalerie (1648), rapporte que "les cinq croix rouges sont mémoires des cinq plaies du Christ (et que le nouveau chevalier est adoubé) avec l'épée bénie de Godefroy de Bouillon".

Cette arme va se transmettre au fil des âges à travers l'Ordre du Temple, certainement de Grand Maître en Grand Maître, jusqu'à échoir un jour au connétable Bertrand du Guesclin, lui même représentant l'Ordre, et l'on connait la suite...

Sur la gravure présentée ci dessous, on remarque les fleurs de lys sur le fourreau de l'épée, ainsi que le costume porté par Du Guesclin, de noir vêtu, comme Jeanne lors de son arrivée à Chinon !

Le connétable Bertrand Du Guesclin reçoit l'épée des mains du Roi

Jeanne entrera donc en sa possession quelque temps après son arrivée à Chinon. Du moins en sera-t-elle la dépositaire...

Et de ce fait deviendra la "continuatrice", la représentante d'un ordre prestigieux !

La tour du Coudray

N'oublions point d'ailleurs qu'elle fut logée à la Tour du Coudray, dans le lieu même où furent retenus prisonniers en 1308 les derniers grands dignitaires du Temple, dont Jacques de Molay...

Ne doit on voir là qu'un hasard, ou bien peut-on s'imaginer qu'il s'agit d'un symbole fort de la continuité du Temple ? ou justement de son renouveau, au grand jour...

Pour paraphraser une formule célèbre, "le Temple est mort, vive le Temple !"

On sait par ailleurs que subsistent dans la Tour du Coudray de curieux graffiti, maintes fois analysés, mais jamais décryptés par les nombreux historiens qui se sont attelés à cette tâche.

Une partie des "graffiti" de la tour du Coudray

Il est bien évident que le dauphin pouvait loger Jeanne à un autre endroit de ce château qui comportait plusieurs milliers de mètres carrés de surface habitable, mais ce fut précisément dans cette tour que Jeanne fut logée.

Les vestiges de la tour du Coudray

Ce ne peut être un hasard... D'autant que le lieu pouvait être affligé d'une connotation pour le moins négative :

On loge l'envoyée (la fille?) de Dieu dans l'appartement qui abritait ceux là même qui  auraient gravement offensé Jésus un siècle auparavant... Curieux non ?

La malédiction

 Et souvenons nous bien de la terrible malédiction qu'aurait proférée le Grand Maître Jacques de Molay sur son bûcher le 18 Mars 1314 !

Le bûcher de Jacques de Molay

Celle-là même qui maudissait le Pape et le Roi de France jusqu'à la treizième génération de leur race...

"Pape Clément, et toi Philippe, avant un an je vous cite à comparaitre au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste châtiment ! Maudits, maudits ! tous maudits jusqu'à la treizième génération de vos races !"

On sait d'ailleurs ce qui advint à la suite de cette malédiction :

Le pape Clément V mourut le 20 avril 1314,

Le Roi Philippe le Bel mourut le 29 novembre 1314

( et Guillaume de Nogaret le 27 avril 1314 )

Nous rappelons à nos lecteurs que cette malédiction court toujours à l'époque de Jeanne, qui lors de l'entrevue (confidentielle) de Chinon, la rappelle au Dauphin. (voir : la révélation)

Si Charles n'est pas un descendant direct de Philippe le Bel, le Roi d'Angleterre l'est  par contre, et de ce fait, il est maudit !

L'Ordre du Temple, qui s'est maintenu, dans la clandestinité ou à travers d'autres obédiences, pourra donc soutenir le Dauphin, financièrement à l'aide de son trésor préservé, et techniquement grâce à ses nombreux combattants, essentiellement constitués de régiments écossais.

C'était là la teneur de l'entrevue de Chinon, qui voit le falot Charles de Ponthieu transfiguré par la révélation de Jeanne !

Une épée ou un symbole ?

Donc Jeanne a fini son initiation !

Elle a reçu une éducation militaire et politique, après avoir appris le secret de ses origines. Elle a fait ses preuves devant le Duc de Lorraine, est passée dans le donjon du Coudray, et a récupéré la fameuse épée !

Jeanne cherchait-elle à Nancy un sésame templier ? souvenons-nous que les Chevaliers du temple n'avaient quasiment pas été inquiétés dans le Saint Empire, et que la lorraine appartenait précisément à cette entité territoriale.

Et c'est bien là qu'il faut voir dans cette arme uniquement un symbole, un bâton de commandement en quelque sorte. Car en effet, il faut bien comprendre qu'une arme, forgée au XIème siècle, ne doit pas présenter les mêmes qualités de résistance qu'une arme forgée quatre siècles plus tard !

Il est bien évident que la technologie a évolué... et que des gravures, par définition en creux, doivent constituer, en supprimant de la matière, des amorces de rupture !

L'épée n'est  plus d'actualité pour un véritable combat, elle se briserait au moindre choc lors d'un duel...

On va d'ailleurs la  faire figurer dans le brevet d'armoiries que l'on délivre à notre héroïne, comme le symbole (phallique) de Louis d'Orléans empalant  la couronne royale, plus prosaïquement, Isabeau de Bavière, la Reine culbutée ! (voir l'article complet: le blason)

Et également rapprochons-nous du retable des "Trois Rois Mages", qui met en scène Jeanne et que l'on a tenté d'analyser dans un autre chapitre. (le retable)

On peut y constater que Jeanne porte bien une épée sur le côté gauche, dans un fourreau. Et d'ailleurs une arme quelque peu spéciale, puisqu'il s'agit d'un "Messer"...

Et qu'elle arbore l'épée-symbole comme son compagnon présente son sceptre, de la main gauche et sur l'épaule gauche !

Il est à noter que ce type d'arme, le Messer, n'est jamais (à notre connaissance) représenté dans l'iconographie johannique classique... Ce qui nous incite à croire à la véracité de cette représentation de notre héroïne...On peut apercevoir sur l'image présentée ci-dessous la poignée bien caractéristique de cette épée, aisément reconnaissable sur la hanche de Jeanne !

Mais qu'est devenue l'épée dite de Fierbois ?

L'histoire officielle nous conte que Jeanne s'en servit sur une "ribaude", une ce ces filles qui suivent les armées. Et que l'épée se brisa lors du coup que Jeanne porta sur le dos de la dame...

Ce qui parait difficile à croire ! Une épée destinée à frapper des objets métalliques du genre armures et écus qui se briserait lors d'un coup porté sur un corps humain sans défense ?

Jeanne chasse les ribaudes de l'armée - Vigiles de Charles VII

Mais une autre histoire, tout aussi conventionnelle, expose quant à elle que Jeanne abandonna cette arme intacte en l'église de Lagny sur Marne (dans laquelle elle reste par ailleurs introuvable).

Alors qu'en est-il réellement ?

Résumons !

Jeanne récupère l'épée (déposée en ex-voto, ou cachée) dans la chapelle qui abritait la tombe de Pierre Clignet de Bréban, ce dernier la tenant de la veuve de Louis d'Orléans, qui lui même l'avait reçue de la veuve de Du Guesclin...

Et cette épée que possédait le connétable était donc celle qui avait appartenu à Godefroid de Bouillon...

Donc Jeanne avait en sa possession, ou du moins en prêt, l'épée de "l'Avoué du Saint Sépulcre", le Souverain de Jérusalem... Godefroid de Bouillon.

Mais il semble aussi évident que Jeanne n'était que le dépositaire de ce symbole, et qu'on ne pouvait risquer sa perte, par destruction ou prise par l'ennemi. Aussi est-il plus que vraisemblable que l'on a "récupéré" l'épée pour la (re)mettre en lieu sûr, certainement pour la transmettre au Grand Maitre suivant.

Et c'est là que la version de l'église de Lagny devient (relativement) plausible ! Jeanne fera en effet trois passages dans cette même bourgade... Il est probable d'ailleurs que cette église se trouvait alors sous la coupe d'un affidé du mouvement franciscain...

Or cette arme, qui a appartenu rappelons-le à Godefroid de Bouillon, existe  toujours, conservée par une communauté franciscaine en l'église du Saint Sépulcre de Jérusalem...

Il serait très intéressant de connaitre le périple qu'a pu effectuer cette épée, de Jérusalem à ... Jérusalem !