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Jeanne ou St Maurice ?Les secrets de Jeanne - Questionnements & hypothèses

La controverse

Proposé par THEVENIN

Nous présentons d’abord une synthèse des courants historiques et ensuite des controverses pour montrer au lecteur que le personnage le plus emblématique de notre histoire fait encore grand débat chez les historiens et les chercheurs.

Du moyen-âge à la Révolution

Nous constatons que Jeanne est oubliée dès la première moitié du 15ème siècle, presque immédiatement après le procès de réhabilitation et les cérémonies réparatrices accomplies à Rouen. Le poème épique "la Pucelle ou la France délivrée" de Jean Chapelain (1595 - 1674) n'est pas remarqué au 15ème siècle bien qu’il provoque les moqueries de Boileau et Racine.

Jean Chapelain

Au 16ème siècle et au 17ème siècle rien de nouveau. Au 18ème siècle des ecclésiastiques critiquent la vie et le caractère providentiel de l'intervention de Jeanne et de sa mission. Certains réhabilitent Pierre Cauchon, les juges de Rouen et n'approuvent pas l'inquisiteur de France Jean Bréhal. On peut ainsi citer Guillaume du Bellay (historien 1491 – 1543), Bernard de Girard du Haillan (1535 – 1610), premier écrivain français a avoir composé un corps d’histoire de France, chargé de recueillir et de rédiger les annales nationales, Gabriel Naudé (bibliothécaire et écrivain 1600 – 1653), le père Gabriel Daniel (historiographe jésuite 1649 – 1728), l’Abbé Lenglet Du Fresnoy (1674 – 1755) auteur de l’Histoire de "Jeanne d’Arc dite la Pucelle d’Orléans, vierge, héroïne et martyr d’état, suscitée par la Providence pour rétablir la Monarchie Françoise" et l’Abbé Du Vernet (1734 – 1796) le pamphlétaire très lié avec les encyclopédistes et voltairien convaincu. L’Abbé Lenglet Du Fresnoy estime que c’est la providence qui a envoyé Jeanne au supplice mais que ses voix ne sont qu’un sentiment personnel éprouvé par cette dernière.

Voltaire

Nous trouvons à cette époque Voltaire (1694 – 1778) qui produit un texte sur la Pucelle en 1755 qui n’a pas été du meilleur effet chez ses admirateurs et guère apprécié par les autres.

Une des illustrations de la Pucelle de Voltaire...

De la Révolution à nos jours

En 1790 de l’Averdy publia des textes choisis du procès de condamnation et de réhabilitation ; il rappela que ces documents prouvent que Jeanne était de bonne foi en affirmant l’origine de ses voix et en se sacrifiant mais que l’historien devait s’en faire sa propre idée.

L'Averdy

Jules Michelet (1798 – 1874) fit découvrir l’Histoire aux Français, en l’intégrant aux autres disciplines telles que la linguistique, la littérature, la philosophie, l’histoire des religions. Il fut un prosateur de génie, donnant à l’histoire qu’il enseignait à l’Ecole Normale Supérieure un style lyrique, romantique et puissant ; son livre " Jeanne d’Arc » édité en 1853 est un grand succès qui propage l’image romantique de la Pucelle.

Casimir Delavigne (1793 – 1843) est l’auteur d’un poème "Mort d’une sainte » où le lyrisme le dispute au mélodramatique, et de tragédies.

Casimir Delavigne

Southey, d’origine britannique, consacre une épopée en 1795 et son compatriote Thomas de Quincey fait de même en reprenant le même titre "Joan of Arc". L’Allemand Schiller produit un drame en cinq actes en 1801 et d’autres auteurs étrangers s’emparent de Jeanne dont le rayonnement dépasse les frontières de l’hexagone. La pièce « Jungfrau von Orléans" fut un énorme succès.

Southey, De Quincey et Schiller

Entre 1841 et 1849 Jules Quicherat publie tous les documents se rapportant au procès de condamnation et de réhabilitation (cinq volumes publiés par la Société d’Histoire de France). De très nombreux auteurs s'inspirèrent des ouvrages de Quicherat et une cinquantaine de livres furent publiés dans les années qui suivirent. C’est surtout à partir du 19ème siècle que les auteurs réhabilitent et glorifient Jeanne. Les manuels de Lavisse sont des vecteurs de la découverte de l’épopée de Jeanne pour les écoliers des écoles laïques.

Marius Sepet, ancien élève de l’école des Chartes, défend l’inspiration divine de Jeanne mais non sa mission religieuse. Sa position déiste est curieuse pour un historien ayant cette formation. C’est ainsi que ce dernier représente les idées d’un courant catholique modéré et de courants républicains non moins modérés. La "Jeanne d’Arc" de Sepet est un ouvrage de vulgarisation qui a été réédité une vingtaine de fois.

Une des éditions de l'ouvrage de marius Sepet.

Nous comptons une centaine de biographies éditées entre 1870 et 1900 d’après Christian Amalvi qui considère que la mainmise catholique sur les ouvrages de vulgarisation est réalisée vers 1894.

Gabriel Jogand-Pagès, dit Léo Taxil

Les affaires Taxil (auteur d’un livre sur Jeanne classé dans notre liste des contestataires) en 1889 et Thalamas en 1904 marquent la vie politique française par une agitation nouvelle. Talamas est un professeur d’Université qui donne des conférences dans toute la France sur Jeanne, la considérant comme " rien d’autre qu’une fille à soldat". Les courants maçonniques s’investissent dans les fêtes laïques d’Orléans tandis que les défilés de l’Action Française rue de Rivoli à Paris connotent dans un autre sens ces manifestations. Charles Péguy (1873 – 1914) dans son livre Jeanne d’Arc en trois actes en fait le symbole du mysticisme catholique. Léon Bloy (1846 – 1917) donne son interprétation de la mission patriotique de la Pucelle dans "Jeanne d’Arc et l’Allemagne ». Anatole France (1844 – 1924) dans sa « Vie de Jeanne d’Arc" tente de supprimer la part de surnaturel de son aventure. Georges Bernanos (1888 – 1948) dans son essai "Jeanne relapse et sainte" démontre la solitude de la sainte face à ses juges. Paul Claudel (1868 – 1955) écrit en collaboration avec Arthur Honnegger un oratorio "Jeanne au bûcher". Joseph Delteil obtient en 1925 le prix Femina avec son roman dans lequel Jeanne se révèle beaucoup plus épicurienne que mystique.

Le professeur Thalamas est brocardé par les traditionalistes, ici une caricature d'Henry Somm

Ainsi Jeanne redevint populaire et depuis le siècle dernier plusieurs milliers de livres ont été publiés.

Les trois grands courants de l'historiographie de Jeanne

Trois principaux groupes d'historiens ou d'écrivains se sont attachés à réaliser l'histoire de Jeanne, à savoir:

  • Les historiens traditionalistes, théologiens ou encore mystiques issus souvent des milieux catholiques qui ont adopté le discours du procès de réhabilitation, qui estiment qu'il s'agit d'une question de foi. La sainteté qu'ils reconnaissent à Jeanne est celle de l'obéissance absolue à ses voix poussée jusqu'au sacrifice.
  • Les rationalistes issus des milieux patriotiques, républicains ou laïques qui nient évidemment tout aspect religieux et merveilleux, font de Jeanne un propagateur de doctrine civique, nationale ou sociale.
  • La troisième catégorie est celle des chercheurs indépendants qui retiennent l'attention d’un public restreint par leurs découvertes historiques qui effraient les garants de l’establishment. Ces auteurs que l’on peut qualifier de "non politiquement corrects" produisent une histoire séduisante car très attentive sur le plan sociologique et très cohérente sur le plan historique. Un faisceau entremêlé de preuves et de présomptions successives donne à ces écrivains l’ambition d’une relecture de l’histoire officielle.

Les exemples suivants illustrent les deux premières catégories :

  • L'Abbé Emmanuel-Justin Barthélémy de Beauregard, auteur en 1851 d’une " Histoire de Jeanne d’Arc d’après les chroniques contemporaines, les recherches des modernes et plusieurs documents nouveaux", est sans doute le plus important des auteurs dont les écrits peuvent être qualifiés de traditionalistes, de théologiques ou de mystiques ; son ouvrage était destiné à combattre les idées des rationalistes.
  • Les traditions bibliques sont évoquées par Bossuet et Dufresne de Beaucourt ; ce dernier qui écrit "Dieu anima et enhardit un faible corps de femme" est également l’auteur de "Jeanne d’Arc et sa mission", publié en 1867.
  • Parmi ces historiens certains sont inspirés par la tradition théosophique du 18ème siècle, c'est ainsi que pour eux Jeanne est une sainte envoyée par l'être suprême pour sauver la patrie. Sont à classer dans cette catégorie : Guizot, Henri Martin et Henri Wallon. Wallon (1812 – 1904) historien et homme politique, député monarchiste puis ministre de l’instruction publique est célèbre pour avoir été à l’origine des lois constitutionnelles de 1875 qui fondèrent la troisième république. Il est l’auteur d’un livre en deux volumes intitulés "Jeanne d’Arc » paru en 1860 et peut être considéré comme l’un des principaux artisans de la canonisation de la Pucelle.
  • Certains auteurs estiment que Jeanne est une sainte laïque ; c'est le cas de Charles Louandre, de Lamartine qui qualifie Jeanne "d'héroïne et la sainte du patriotisme français", de Michelet, de Joseph Fabre (1842 – 1916) historien et homme politique qui a proposé la création d'une fête nationale de Jeanne d'Arc et traduit du latin en français le procès de réhabilitation.

La troisième catégorie est représentée par Pierre Caze, le premier qui écrit en 1802 une pièce de théâtre en cinq actes "la mort de Jeanne d’Arc ". Caze consolida son argumentation en 1819 dans "La vérité sur Jeanne d’Arc ou éclaircissements sur son origine", en établissant un lien entre Jeanne d’Arc et Jeanne des Armoises dont nous reparlerons. Ernest Lesigne, le précurseur, publia en 1889 " la fin d’une légende, vie de Jeanne d’Arc". Littré s’attacha la collaboration de Lesigne à la Philosophie Positive sous le pseudonyme de Louis Narval alors que celui-ci était prié de démissionner de l’Université car il ne se contentait pas d’être professeur mais aussi chercheur. Ses travaux sur notre héroïne déplaisaient. Nombreux sont ceux qui attendent la numérisation de son livre introuvable sur Gallica ou sur GOOGLE livre.

La première page de l'ouvrage de Pierre Caze

Un auteur émérite, Jean Jacoby, a présenté le livre "le secret de Jeanne d'Arc " en 1932 en reconstituant l’œuvre de son père détruite avant sa publication. Cet historien a donné des explications très pertinentes sur la vie de la Pucelle. Les énigmes historiques de la date, du lieu de naissance et de l'origine de Jeanne sont pour lui résolues. Ce dernier a également déterminé que les lettres patentes d’anoblissement de la famille d’arc n’étaient pas constituées par un document original, plongeant ainsi dans le désespoir de nombreux généalogistes et leurs clients.

Edouard Schneider est un auteur catholique indépendant qui participe aux travaux des historiens contestataires ; celui-ci raconte sa découverte du "Procès de Poitiers" dans la bibliothèque secrète du Vatican. Jean Grimod est un novateur parce qu'il a fait le lien entre la thèse de la survie dite "thèse des survivistes" et celle de Jacoby dite "thèse des bâtardisants".

Le terme "bâtardisants" est impropre car il fait allusion à la bâtardise qui est toujours confondue dans le cas de Jeanne avec la notion d’enfant illégitime. On ne peut pas être déclaré bâtard si l’on est né de mère légitime. Les bâtards sont nés de père illégitime.

Les énigmes historiques

Les différentes énigmes de la vie de Jeanne d’Arc peuvent se classer en deux catégories, à savoir : les énigmes historiques et les énigmes psychiques. Ce dernier domaine ne fait pas l’objet de nombreuses études aussi nous ne nous en occuperons pas.

Les premières sont d’une importance capitale pour l’histoire, et ne sont que la transcription de la vérité. Elles sont d’ordre matériel ; elles se rapportent à des faits, des dates, des évènements qui auraient dû ou pu être contrôlés et par suite ne devraient permettre aucun doute. Or, non seulement il y a doute, mais parfois ignorance complète sur des faits précis de la vie de Jeanne, par exemple :

La date et le lieu de sa naissance ; la qualité et l’identité de ses parents ; la cause de son voyage à Toul ; les conditions réelles de son départ pour Chinon ; l’explication sociologique de la réception d’une paysanne à la Cour ; le mystère de l’entrevue secrète avec le Dauphin ; les résultats de l’enquête du parlement de Poitiers ; le rang de Jeanne à la Cour avant tout succès militaire ; le rôle de Yolande d’Anjou ; les ennemis secrets de Jeanne ; la trahison de Compiègne ; l’abandon de Jeanne après sa capture ; l’inertie de la Cour de France pendant le procès ; les causes réelles de sa condamnation ; les dessous de sa réhabilitation ; la raison du délai entre sa mort et sa canonisation.

Nous ne rentrerons pas dans le détail de toutes ces questions qui sont d’un grand intérêt pour le chercheur et pour le citoyen qui veut comprendre les faits historiques vécus par l’un des personnages les plus importants de son histoire.

Pour ceux qui en plus considèrent, comme l’historien Henri Martin, que Jeanne est un refondateur de la nationalité, ces interrogations sont d’autant plus oppressantes. Les nationalistes qui défendent le pré carré et les nationalitaristes qui défendent au contraire des théories de libérations s’y intéressent aussi pour des raisons politiques en France et à l’étranger. C’est au sujet de ces énigmes historiques que les plus grandes controverses se sont établies entre les historiens.

Le livre de Jean Bancal que nous citons ci-dessous fait référence aux divergences des historiens en la matière et au manque de respect que certains adoptent vis-à-vis de leurs confrères. Les échanges entre spécialistes se bornent souvent à la vindicte et ne facilitent pas une recherche productive. Nous voulons faire ici l’état du sujet ce qui permettra à chacun de rentrer dans le détail à sa guise en connaissance de cause et dehors de toute polémique stérile.

Nous avons en fait quatre thèses en présence qui nourrissent toute la problématique historique, à savoir :

La première : Jeanne est née à Domremy vers 1412 de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée et elle a été brûlée à Rouen en 1431.

C’est la version classique, tenue pour certaine tant par l’Eglise que par l’enseignement laïque. Cette version a fait l’objet de plusieurs milliers de livres et est enseignée aux enfants dans les écoles ; nous ne développerons pas en conséquence cette version connue de tous.

La deuxième : Jeanne est née à Domremy de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée, mais elle a été sauvée du bûcher et est devenue la Dame des Armoises, décédée de mort naturelle.

C’est ce qui a été soutenu au 19ème siècle par les auteurs suivants : Ernest Lesigne – Gaston Save – Francis André – Grillot de Givry. Cette thèse est abandonnée par les auteurs modernes.

La troisième : Jeanne est une princesse royale élevée par une famille d’adoption à Domremy et brûlée vive à Rouen en 1431.

Les auteurs de cette thèse sont Pierre Caze – Jean Jacoby – M. et L. Forlière – Edouard Schneider - Jean Bosler – etc…

La quatrième : Jeanne est une princesse royale qui a échappé au bûcher et survécu sous le nom de Dame des Armoises.

Parmi les auteurs qui soutiennent cette thèse on peut citer : Jean Grimod – Jean de SAINT JEAN – André GUERIN – Gérard PESME – Maurice DAVID-DARNAC – Pierre de SERMOISE – Etienne WEILL-RAYNAL – Robert AMBELAIN – Michel LAMY – Manuel GOMEZ – SENZIG et GAY – André CHERPILLOD – etc…

Voir dans le chapitre BIBLIOGRAPHIE le détail des auteurs contestataires.